[histoire] Destins croisés

C’est l’histoire de deux jeunes français, tous deux fils d’immigrés maghrébins. Le premier, Mohammed, est issu d’une famille discrète, son père travaille humblement dans une entreprise de travaux publics depuis son arrivée en France lorsqu’il avait 19 ans, sa mère est au foyer et s’occupe des six petits frères et soeurs de Mohammed. Le deuxième, Habib, surnommé Bibi, est le troisième et dernier enfant d’une famille « connue » grâce aux nombreux déboires de son père qui passe son temps au PMU du centre ville.

Chez Mohammed, l’ambiance est calme, les voisins ne sont jamais dérangés, le week-end, le père de Mohammed ne perd jamais une occasion de sortir ses vieux livres sur les histoires des prophètes, sur l’Islam ou encore sur l’Histoire en général pour transmettre ce qu’il peut à ses enfants. Bien sûr, Mohammed et ses frères ont un peu envie de rejoindre leurs copains pour jouer au foot devant l’immeuble. Ses soeurs, elles, aimeraient aussi regarder la suite de « La petite maison dans la prairie ». Mais quoi qu’il en soit, tout le monde est content d’être là et d’ailleurs depuis que Mohammed a commencé l’université un peu loin de chez lui, ces moments lui manquent et quand il repense à ces après-midis, il sourit.

Bibi aime le rap, et il aime l’écouter fort, malheureusement cela n’est pas du goût des voisins et les querelles sur ce sujet sont fréquentes dans l’immeuble. A la maison, l’ambiance est tendue, le père de Bibi est parfois violent, quelque fois physiquement mais surtout verbalement. La télé est tout le temps allumée et depuis tout petit, Bibi peut passer une journée entière devant des émissions, quelle que soit la chaine. La famille n’est pas souvent réunie, alors tous les étés, c’est le bled ! Mais après un long voyage éprouvant, c’est la même ambiance familiale que l’on retrouve, disputes et insultes sont le quotidien de Bibi, où qu’il se trouve…

Le père de Mohammed n’a jamais cessé de travailler depuis son arrivée en France, il n’est pratiquement jamais malade, ou en tous cas pas assez pour rater le travail. Il est toujours très reconnaissant et très élogieux lorsqu’il parle de la France, le pays qui l’a accueilli. Et ses paroles ont accompagné l’éducation qu’il a dispensé à ses enfants si bien qu’aujourd’hui il ne viendrait pas à l’idée de Mohammed de pester sur son pays. Il a tendance à beaucoup relativiser.

On ne peut pas en dire autant du père de Bibi qui ne rate pas une occasion pour cracher sur son pays d’adoption. Etrange pour un homme qui a plus perçu d’allocations chômages que de salaires dans sa vie. Il dit souvent que « le bled c’est mieux » , qu’ici « il ne sent pas bien dans un pays non-musulman ». Pourtant, au bled, son PMU lui manque très vite et non-pratiquant il n’a logiquement jamais été empêché de faire quoi que ce soit de religieux en France…

A l’école, Mohammed était plutôt bon élève. Grâce à l’éducation de son père, il a abordé l’école publique sans arrière pensée mais il a vite compris que d’une façon générale, il ne fallait pas prendre tout pour argent comptant. Par exemple, en cours de philosophie, il a vite trouvé surprenant, voire paradoxal, qu’on érige Voltaire comme un philosophe exemplaire alors que ce dernier faisait fructifier son argent dans la traite des Noirs. Il s’est également montré sceptique à l’idée qu’un état laïc et libertaire se montre si dogmatique lorsque religion est athéisme étaient confrontés. Quoi qu’il en soit, il passa une scolarité plutôt tranquille où il apprit beaucoup. Aujourd’hui par son expérience, il conseille à sa petite soeur, voilée, de retirer son voile à l’entrée du collège et de le remettre à la sortie, le tout discrètement sans ostentation en lui rappelant qu’Allah sait ce qui se trouve dans les coeurs.

Bibi, lui, a rarement fini une année scolaire dans l’école dans laquelle il l’avait commencé. Conseils de discipline, exclusions étaient son quotidien. Son père ne daignait même plus répondre aux innombrables convocations des professeurs ou conseillers d’éducation. Pourtant, c’est bien au Collège, pendant la pause de midi que Bibi a trouvé sa voie : le rap ! En effet, en partenariat avec la MJC, suivant le programme de plusieurs millions de francs de Jack Lang, le collège proposait des initiations au rap animés par des professionnels ayant déjà eu l’honneur de côtoyer les immenses stars que sont Joey Starr ou Akenathon. Aujourd’hui, Bibi ne va plus à l’école, mais ne travaille pas non plus. De l’école, il garde la démarche et la façon de s’exprimer qu’il doit aux animateurs rappeurs de la MJC…

Mohammed a toujours fréquenté la mosquée du coin, il y a suivi pas mal de cours et a ensuite suivi un enseignement via un institut musulman en ligne en parallèle de ses études. Ayant maintenant de solides connaissances islamiques, il ne rentre pourtant pas dans les débats polémiques et évite d’aborder les sujets religieux avec les non-musulmans sauf lorsqu’il perçoit un réel intérêt chez eux. De son côté, Bibi ne perd pas une occasion de « défendre » l’islam, même quand celui-ci n’est pas attaqué d’ailleurs. Malheureusement pour Bibi, pour qui la pratique de l’islam se résume à dire « hamdoullah » en rotant et « wallah » en jurant, ses plaidoyers ne sont pas vraiment convaincants et souvent, ses interlocuteurs connaissent plus l’islam que lui. Finalement frustré, c’est souvent à l’aide de ses poings ou de ses pieds qu’il termine ses tirades.

C’est vers 25 ans que les vies de ces deux jeunes ont pris chacune un tournant. Mohammed, maintenant diplômé de son institut musulman en ligne, accepte le poste d’enseignant en sciences islamiques que le directeur de l’institut lui propose. Bibi, lui, las de « zoner » dans la MJC où il est devenu avec le temps le plus ancien, a une « illumination » en regardant la télé comme toutes les nuits à 4 heure du matin. Il est touché par une émission qui détaille les exactions des soldats américains sur des civils irakiens. Tout à coup, il se rappelle une conversation qu’il a eue le jour d’avant sur le banc à côté du parc de jeux. Des jeunes parlaient d’un gars, sorti d’on ne sait où, qui proposait de rejoindre l’Irak pour défendre les musulmans. C’est décidé, Bibi va prendre contact avec le gars en question…

Lors d’une journée ordinaire, Mohammed traverse le centre ville à pied afin de rentrer chez lui. Il pense au cours qu’il va donner ce soir et à la conférence qu’il doit préparer pour ce week-end. Malgré des revenus très maigres, Mohammed est heureux de mener la vie qu’il mène et pour rien au monde il ne changerait quoi que ce soit. Sa mère est fière de lui et son père voit en son fils un accomplissement de sa dure vie de labeur. Conscient de tout cela, Mohammed commence à imaginer le thème de sa conférence qui portera sur le rôle des parents dans l’éducation des enfants. Soudain, il est alerté par des cris de passants devant le PMU du centre ville. Là, Bibi, masqué avec un keffieh, menace les clients assis en terrasse avec une kalachnikov. Il s’apprête apparemment à faire feu. Devant lui, certains passants détalent, d’autres sont figés de peur. Mohammed, lui, ne peut pas imaginer rester sans rien faire dans une telle situation, il décide d’intervenir. Il s’avance vers Bibi et s’adresse à lui en arabe en essayant de le raisonner, il fait référence à Allah et à Sa désapprobation de ce que Bibi est en train de faire. Mohammed s’arrête, il se rend compte que Bibi ne comprend pas. Bibi et Mohammed sont face à face, yeux dans les yeux. A ce moment là, le temps se fige… Avec leurs regards, leurs destins se croisent, l’un aurait pu être l’autre, l’autre aurait pu avoir la vie de l’un. Tous deux fils d’immigrés maghrébins, tous deux français, tous deux ayant été à la même école… Bibi pointe son arme sur Mohammed, le fixe, puis lâche son arme et prend la fuite. Mohammed est sous le choc, il transpire, il a du mal à respirer… Il titube jusqu’à la rue en face et commence à prendre conscience de la situation. Il a failli perdre la vie, mais il a aussi peut-être permis à des passants de garder la leur. Il pense à Allah et sent le besoin d’être proche de lui, hors c’est en étant prosterné que Mohammed se sent le plus près de son Créateur. Il est dans un état second et pour une fois dans sa vie il se dit qu’il peut faire abstraction du regard des autres, il décide donc de poser son front à terre l’espace de quelques secondes…

Sur ce, la Police arrive et découvre la scène. En quelques instants, Mohamed se retrouve menotté, couché au sol. Frappé, insulté et maltraité il est emmené au poste de Police où il est pris en charge par une police spéciale qui le transfert dans un autre bâtiment mais cette fois sans le violenter. Effectivement, en quelques heures la lumière est faite et la police spéciale sait très bien que Mohammed est innocent.

Mais dans les mêmes heures, ministres, président et médias ont déjà tiré les conclusions : un dangereux professeurs d’un institut islamique est passé à l’acte, le ministre de l’intérieur en profite pour mettre en avant que ce même institut avait été perquisitionné et que de sérieux doutes planaient sur celui-ci !

Finalement, quelques jours plus tard, Mohammed est libre. Quelques médias alternatifs tentent de faire éclater la vérité au grand jour, un collectif se crée, mais les médias à grande audience ne sont pas intéressés par le sujet. En effet, l’Euro de foot approche et l’attention est focalisée sur une nouvelle affaire d’Etat car un footballeur en aurait insulté un autre…

Bibi n’a pas été inquiété, il a repris sa vie comme si de rien n’était. Mohamed aussi a repris sa vie, normalement, sans changer un iota de ce qu’il était, de son état d’esprit. Il continue à beaucoup relativiser. En préparant une nouvelle intervention pour son institut, il se demande simplement une chose : combien de jeunes sont comme lui et combien de jeunes sont comme Bibi ? S’il estime que les gens ont tendance à ne dénombrer que les jeunes comme Bibi, il se demande si l’ambiance actuelle n’est pas en train de créer encore d’avantage de profils de ce type. Il imagine, il pense, il se demande comment pourrait-il changer ça à son échelle. Demander à ses élèves d’être discrets, de ne pas se faire remarquer, de pacifier les choses mais en même temps de laisser l’islam en retrait. Ou bien de leur demander de vivre fièrement leurs convictions en respectant les autres, de mettre en avant l’islam tout en s’exposant à la critique ou pire à des sanctions. A ce jour, il n’a pas la réponse.

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